Être un peu Charlie

Disclaimer : je m’étais promis de pas faire d’article d’opinion sur ce blog, mais là je me sens obligé, désolé. Ne vous sentez surtout pas obligé de le lire, il s’agit juste pour moi de me défouler et de poser des trucs par écrit pour m’obliger aussi à les respecter.

Hier un truc impossible s’est passé. Enfin, de toute évidence pas impossible, inimaginable en tous cas. Des gars qui m’ont souvent énervés, dessinateurs d’un journal qui m’a souvent gonflé, se sont fait buter pour leurs dessins. Quand j’ai expliqué à mon gamin que des journalistes se sont fait tuer parce qu’ils avaient fait un dessin où ils se moquaient de quelqu’un, je me suis senti un peu con j’avoue…

Bref, ça s’est passé. et avec la peine et l’indignation les slogans sont venus. Principalement « Je suis Charlie » et sa déclinaison « Nous sommes tous Charlie ». Au début ça m’a un peu gonflé parce que je trouvais ça très prétentieux… Les gars qui se sont fait tuer se battaient pour la liberté d’expression, de conscience, pour garder le droit de tourner tout ce qu’on veut en dérision, un droit inaliénable qu’est la liberté d’expression. Qui s’est battu pour ça ? Qui d’autre a reçu des menaces de mort, s’est fait incendier son appartement, et a quand-même continué de faire comme si de rien n’était pour bien leur mettre profond à tous ces tarés ? Hein, qui, parmi tous ceux qui se déclarent être « Charlie » ? Alors moi je n’ai pas dit que j’étais Charlie, j’ai juste partagé ma peine. Il fallait quand-même bien écoper le trop-plein d’émotions.

Et puis hier soir je me suis dit que quand-même, on pouvait tous être un peu Charlie après tout.

Charlie c’était c’est quoi ? Une bande de dessinateurs intelligents, plutôt anarchistes, anti-cléricaux, anti-beaucoup de chose en fait, parfois carrément réac, souvent misogynes, toujours impertinent, et surtout toujours indomptables. Je ne me reconnais pas dans tout, mais il me semble qu’ils menaient pas mal de luttes indispensables quand-même, dont celle qui leur a coûté la vie : la liberté de conscience et la séparation de l’église et de l’état.

J’explique (avec un exemple pipi-caca en hommage) : Si un connard vient me voir et me dit « au nom de ma religion, tu n’as plus le droit de faire pipi debout », je crois au plus profond de moi qu’il sera de mon devoir de pisser debout à partir de là. Et devant lui de préférence. Et même si j’ai la flemme, et même si j’étais une femme, et même si j’en fous partout parce que j’ai les yeux collés le matin (de préférence sur ses chaussures). Parce qu’il a voulu me priver d’un de mes droits inaliénables, au nom de croyances qui ne sont pas forcément les miennes. Tu crois ce que tu veux, mais tu ne me fais pas chier avec ça. C’est tout. Merci. Et si tu veux me faire chier, permets-moi de te rire au nez. Et non, ça ne te donnera pas le droit de m’exploser la tête… À la rigueur tu peux continuer de me bourrer le mou avec ce que je considère être des conneries, tu peux essayer de rendre illégalle ma pratique de la pissotière. Si l’obscurantisme est ton droit, défendre ma liberté est mon devoir.

Et ils ont fait leur devoir, et ils sont morts pour ça.

Alors hier soir j’ai compris ce que voulait dire « Je suis Charlie ». C’est pas parce qu’on est aussi intelligents, ou aussi cons, que les gars de Charlie Hebdo qu’on dit ça. C’est juste parce qu’on partage l’idéal pour lequel ils sont morts : un idéal de liberté où se moquer de n’importe quel truc sacré est un droit respecté de tous, et même par ceux que ça énerve. Il y a les tribunaux, les débats, les médias, ou même les lettres d’insultes pour faire valoir son mécontentement. Et tant qu’on ne vivra pas dans cette société, il y aura une lutte à mener.

Je me suis frité à midi avec une c… personne qui expliquait qu’elle ne se sentait pas solidaire parce que d’une part elle relativisait beaucoup (rapport à un obscur paraplégique rencontré la veille, t’as raison le rapport semble évident, dans ce cas-là rappelons-nous des années 40 et ne nous offusquons plus de rien, cool, pratique) et d’autre part parce qu’après tout ils connaissaient les risques, et que malgré les menaces ils avaient continué. MAIS PUTAIN OUI HEUREUSEMENT, ET DONC ? C’en est suivi un merveilleux débat sur l’intérêt de provoquer des psychopathes avec des caricatures. Bref, les gens avec qui j’ai discuté ce midi n’avaient visiblement rien pigé au problème, et pas beaucoup réfléchi à la notion de liberté d’expression ou de séparation de l’église et de l’état… Mais ça m’a remis les pieds sur Terre : il y a beaucoup de gens qui ne sont pas Charlie. Du tout. Et donc pas tant de gens pour mener cette fameuse lutte.

Alors il faut qu’on fasse un truc, non ?

Je ne suis pas aussi malin, je ne suis pas anarchiste, je ne suis pas tout-à-fait anti-clérical (ça dépend des jours), j’essaie de ne pas être réac’, pas trop misogyne, je ne suis même pas impertinent (je me suis fait dompter par les conventions sociales, j’avoue que ça me fait bien chier quand j’y pense). Alors que puis-je bien être de Charlie ? Et si on se contentait à notre niveau de faire un petit truc pour défendre la liberté d’expression. Je ne suis pas encore sûr du comment, je comptais utiliser mon vélo-cargo (qui a l’art d’attirer l’attention) en le transformant en mur d’expression libre public et mobile, mais je me dis que ça manquerait un peu de ligne éditoriale 😛

Bref, je sais pas trop comment l’aider à s’exprimer mais ce qui est sûr c’est que ces connards ont effectivement réveillé un petit bout de Charlie en moi. Merci, bande de cons.

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